
La situation n’a jamais été aussi catastrophique. Si rien n’est fait il n’y aura plus de pêche de part et d’autre de la Manche et de la Mer du Nord à l’issue du Brexit. Il est urgent d’abandonner les politiques d’annihilation mutuelle programmée et de mettre en œuvre des politiques durables.
Il est tout aussi urgent de trouver avec le Royaume-Uni un accord sur la pêche afin d’éviter un « no deal » calamiteux pour toutes les parties. Nous sommes à la vingt-cinquième heure.
#1 Situation
En France, la pêche est sinistrée par notre faute, ce ne sont ni les Espagnols ni les Britanniques qui en sont la cause. Nos deux grandes centrales d’achat ont si bien tiré les prix auprès de la pêche française, menant à une surpêche excessive, que nous nous sommes retrouvés sans poissons, sans armateurs et sans pêcheurs, ou si peu, à peine 6 000. Les centrales ont dû se tourner vers l’industriel espagnol Pescanova pour alimenter les rayons de nos supermarchés.
Au Royaume-Uni, la situation est différente, la surpêche provient d’une allocation, faite par le Parlement de Westminster et lui seul, de l’essentiel du quota à la pêche industrielle au détriment de pêche artisanale côtière qui représente l’essentiel des 8 000 pêcheurs britanniques. Les industriels qui pour une grande partie sont des opérateurs étrangers ayant acheté des quotas aux britanniques, ratissent sans se soucier des conséquences, les petits essayent de survivre.
Au rythme actuel, l’état des stocks dans l’Atlantique Nord-Est est au risque de connaître un effondrement qui rappelle celui du cabillaud des Grands Bancs dans les années 1970 et 80[i].
#2 Brexit
Face au Brexit, la position européenne, confirmée par le niveau élevé de surpêche décidé le 17 décembre 2020, consiste à sur-pêcher un peu plus pour compenser par anticipation la perte d’accès aux eaux britanniques. On garantit ainsi un peu plus la fin de la viabilité de la pêche d’ici dix ans en accélérant la chute des stocks et la perspective d’effondrement programmé. La proposition faite au Royaume-Uni est de ne rien toucher en l’état et de se revoir dans dix ans…
Face au Brexit, la position britannique est un patchwork inconsistant de positions contradictoires. La sole de Douvres n’est “anglaise” que si l’on ignore les droits de pêche historiques. Pour pêcher les Saint-Jacques en baie de Seine, on fait prévaloir ces mêmes droits [ii]. Comme au Canada dans les années 80, on croit à un répit pour la pêche locale grâce à l’exclusion des autres pays. Comme au Canada, le répit risque de durer de 5 à 10 ans avant l’extinction du feu de paille.
Les politiques de la pêche de part et d’autre de la Manche sont écologiquement non durables, économiquement non viables, et socialement injustes. Il est temps de changer de perspective.
#3 Une industrie sinistrée
Compte tenu du coût prohibitif des frais fixes : amortissement des bateaux, prix du kérosène, paies des marins, la pêche est une activité peu rentable où les pêcheurs sont souvent la variable d’ajustement. La moindre baisse des prises se traduit directement sur les revenus des petits pêcheurs. Pour la pêche hauturière, la recherche de la maximisation des profits pousse à toujours ratisser davantage et revendre les déchets aux fermes à saumon. Cela au mépris des destructions à l’environnement et aux communautés locales qui sont le dernier des soucis d’une pêche financière qui peut aller exploiter d’autres régions du monde quand les zones de pêche européennes ne seront plus rentables…
Des deux côtés de la Manche, de la Mer du Nord, de la Mer d’Irlande, la tendance chronique à la surpêche oblige à repenser les politiques de pêche telles qu’on les connaît.
#4 Plaidoyer pour une pêche durable
La pêche ne pourra survivre qu’à deux conditions : premièrement que les réserves halieutiques soient reconstituées et deuxièmement que la pêche soit réservée en priorité aux communautés locales qui en dépendent.
Scientifiquement, il convient de prendre chaque zone de pêche dans son ensemble. Si l’on ratisse les fonds marins en détruisant les écosystèmes, il ne peut plus y avoir de pêche durable. Il est impossible de dissocier un quota pour les harengs d’un quota pour le cabillaud en Mer du Nord.
Un système en bonne santé est productif, un système dégradé comme aujourd’hui produit peu, un système détruit ne produit rien.
Reconstituer un système en bonne santé en Mer du Nord, c’est repenser l’ensemble. Il faut limiter, voire interdire la pêche de certaines espèces comme le cabillaud pendant 5 ou 10 ans pour revenir à un semblant de population normale… et préserver les autres espèces dont le cabillaud se nourrit dans le même temps[iii].
La politique de quota par espèces n’a de sens que dans un environnement protégé et en bonne santé. Elle est sans objet et sans efficacité dans un environnement en cours d’extinction.
Les communautés qui exploitent une zone forment un écosystème. Les pêcheurs en Manche peuvent venir du Kent ou de Cornouailles, de Normandie ou de Bretagne, ils pêchent une seule et même ressource. Ou ils s’en tirent ensemble ou ils coulent ensemble.
Un pêcheur britannique, pêchant un poisson dans le quota anglais, en Manche, et qui le débarque à Lorient car il est destiné au marché français, où il est basé de facto, sera un clandestin au 1er janvier 2021.
L’armateur hollandais qui pêche les harengs faisant partie d’un quota que les Britanniques lui ont vendu dans les années 80, alors qu’il ratisse les fonds en les détruisant, ne sera pas inquiété. Cela n’a aucun sens ! Si ses financiers arrêtent d’investir dans ce super chalutier[iv], ils peuvent investir ailleurs.
Pour les petits pêcheurs qui n’ont plus de quoi survivre ce n’est pas une option, ce sont leurs communautés et leurs cultures qui sont détruites.
#5 Une autre répartition
Supposons que les quotas britanniques soient à l’échelle de 6. Si les britanniques récupèrent l’intégralité de leur pêche ils espèrent atteindre le double soit 12. Comme on leur fermera l’accès aux eaux européennes en retour, la réalité sera plus proche de 9 à 10. Les droits de douane risquent de les réduire encore.
Sans compter que si l’appétit des français pour le maquereau est très faible, et celui pour le hareng très très faible, au Royaume-Uni celui pour le maquereau est très très faible et celui pour le hareng nul. La réalité c’est que si l’on passe d’un niveau de 6 à 8, l’industrie de la pêche britannique pourra s’estimer heureuse.
Et si comme au Canada, le Royaume-Uni continue à sur-pêcher dans l’euphorie de la “reconquête de ses zones de pêche”, il est vraisemblable que dans 5 à 10 ans la ressource aura été divisée par deux ou plus. Soit un indice qui retomberait à 3 à 4, à peine plus que la moitié du niveau actuel.
Pourquoi ce seuil de 6 ? Parce que 6 % est le quota attribué à la pêche artisanale côtière, par le Parlement de Westminster, contre 94 % du quota global du Royaume-Uni à la pêche industrielle.
Pourtant, ces 6 % représentent l’essentiel des 8 000 pêcheurs britanniques. Passer de 6 à 8 au détriment des autres pêcheurs européens n’est clairement pas la voie à suivre.
Économiquement, il convient de garantir une plus grande part aux pêcheurs eux-mêmes, par exemple le prix FOB pourrait être 40% du prix de vente au consommateur final. Nos systèmes informatiques le font pour la TVA, ils pourraient tout aussi bien le faire pour la pêche. Cela encouragerait les filières courtes et durables.
La raréfaction temporaire de la ressource entrainera une hausse du prix. Le cumul d’un prix et d’une part plus élevés peut permettre de compenser une réduction drastique des quotas. Quand la situation sera rétablie, les prix rebaisseront sur des volumes très supérieurs, comme l’exemple du cabillaud de Norvège l’a prouvé, les pêcheurs maintiendront donc leurs revenus ou les augmenteront.
Politiquement, il faut refuser de se laisser enfermer dans l’alternative mortifère entre la position européenne qui se résume à « Pêchons comme si de rien n’était pendant dix ans, et il n’y aura plus de problème car plus de pêcheries », et la position britannique qui se résume à « Pêchons, nous Britanniques et nous seuls, tous nos poissons, jusqu’à extinction d’ici cinq à dix ans ».
Le seul choix raisonnable qui s’impose est une gestion globale de la ressource avec un moratoire total ou partiel sur certaines espèces pendant 5 à 10 ans et l’interdiction totale et définitive des pratiques les plus destructrices comme les chaluts profonds.
Nous pourrons alors convenir de repenser les quotas en fonction des besoins des communautés, de la durabilité, et de l’histoire, quand, dans 5 ou 10 ans, les stocks se seront reconstitués[v]. Convenir des éléments qui seront pris en compte peut se faire dès aujourd’hui, les paramètres sont tous connus. Et même de convenir de la taille des bateaux de pêche de Zeebruge ayant le droit de pêcher à perpétuité dans les eaux du Royaume-Uni tel qu’octroyé par Charles III.
Socialement, il convient de considérer l’industrie de la pêche comme une industrie en crise. Il faut accompagner cette reconversion comme on l’a fait pour le charbon ou l’acier, et même mieux encore qu’on ne l’a fait.
C’est possible, le FSE est là pour ça, les crédits fléchés au profit de la France sont sous-utilisés à hauteur de 90%. Prenons en charge la transition et la reconversion en Manche sans avoir à voter de nouveaux crédits, en s’appuyant sur les existants. Protégeons les communautés de part et d’autre de la Manche ou ailleurs…
Les outils existent, utilisons-les.
Au lieu d’opposer pêcheurs britanniques et français, aidons-les. Ce faisant nous pouvons encore sauver l’industrie de la Pêche en Europe, et qui sait, même un accord à l’issue du Brexit.
[i] Jusqu’aux années 1950, il était pêché 500 000 tonnes/an depuis des siècles. L’apparition des techniques modernes a permis d’atteindre 1 500 000 tonnes/an dans les années 70. La surpêche a entraîné une chute des volumes. Dans les années 80 le Canada s’est réservé l’accès exclusif. Ils se sont mis à pêcher 500 000 tonnes d’un stock réduit de 90 %. Cela a amené un effondrement complet. Le niveau actuel se situant à 1 % du volume initial !!
[ii] Le gouvernement britannique réclame le droit de les pêcher même quand les Français veulent en limiter la pêche à 6 mois par an pour préserver/récupérer le stock. Ce que les français assimilent à juste titre à du braconnage. Cela avait déjà amené le gouvernement, dont Johnson faisait partie, à menacer d’envoyer la Navy il y a tout juste deux ans, déjà.
[iii] Les scientifiques connaissent bien aujourd’hui les stocks des principales espèces, mais pas toutes. Le problème c’est que lorsqu’ils donnent une valeur maximale de quota vis-à-vis d’un stock, de 20% à 30% selon les espèces, pour maintenir le stock au niveau actuel ; ce chiffre est pris comme base minimale de pêche. Dans ces conditions, la sur-pêche ne s’arrête jamais.
Et pourtant, comme l’a prouvé la gestion du cabillaud skreï en Norvège, fixer une valeur sensiblement inférieure à ce seuil permet au stock de se reconstituer et, in fine, d’accroître le volume pêché sans mettre en danger le stock.
[iv] Le volume pêché par ce seul chalutier représente à lui seul 24 % du quota britannique toutes espèces confondues.
[v] Le Royaume-Uni critique certains quotas avantageux, comme celui accordé aux français pour le cabillaud en Mer Celtique, 80 %. Mais le quota global ridiculement faible de 2019 de 1 600 tonnes n’a été atteint qu’à hauteur de 1 400 tonnes faute de poissons. Si au terme de 5 à 10 ans de politique active de reconstitution du stock, celui atteignait 5 fois l’actuel, en croissance pour atteindre les 10 fois (et encore rester en-dessous des plus hauts historiques), il est évident que ramener le quota français de 80 à 60%, et le quota anglais de 20 à 40% se poserait très différemment. La réduction côté français se traduirait par une hausse des prises de x3,75, et côté anglais de x10 !!