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#1 Situation
« Aucun pays ne sera en sécurité avant que tous le soient. » Josep Borrell
En 4 semaines, le nombre de cas global a décuplé. La situation en France évolue favorablement, avec un léger recul des décès. Compte tenu des temps d’incubation, et du temps d’évolution de la maladie, c’est normal, mais la route est encore longue.
Nous connaissons mieux notre ennemi, mais les perspectives restent les mêmes, la probabilité de disposer d’un vaccin dans un an est presque nulle, dans deux très faible. À titre indicatif, nous avons un premier essai de vaccin pour le SRAS (2002/2003) qui s’est mis en place cette semaine, pour le VIH nous attendons encore.
#2 Les tenants d’un nouvel Holocauste, plus ou moins socialement acceptable
Nous continuons à avoir deux thèses principales qui s’affrontent.
Ceux qui défendent l’inéluctabilité du virus et qui, ayant baissé les bras avant de commencer, défendent l’idée que l’on sera obligé de vivre avec. Ils visent plus ou moins implicitement “l’immunité du troupeau”, et défendent une vision extrême de la loi du plus fort.
Ceux qui défendent l’idée que seul compte le fait d’écrêter la vague pour préserver le système médical, pour que ceux qui doivent mourir le fassent dans des conditions acceptables[i]. Mais derrière des projections statistiques, qui ne valent que ce que valent les hypothèses qui les sous-tendent, se cache l’idée que dans l’attente d’un hypothétique vaccin, nous allons devoir faire face à des pics à répétition jusqu’à ce que l’on atteigne l’immunité de groupe.
Soyons clairs, tabler sur 1 % de morts parmi 60 % de la population affectée, c’est tabler sur 4 millions de morts en Europe, et 60 millions de morts dans le monde[ii]. Sachant que l’immunité acquise de ceux qui ont été contaminés par les autres membres de la famille CoronaVirus, est d’un à deux ans, prévoir de recommencer souvent avant l’hypothétique vaccin.
La solution qui consiste à préserver le système de santé en ajustant les crises à la capacité de traitement des hôpitaux, pour mieux rendre acceptable un grand nombre de millions de morts, ressemble à s’y méprendre à la solution consistant à préserver la pureté raciale, en ajustant le rythme des convois à la capacité des fours, pour mieux rendre acceptable un grand nombre de millions de morts.
Si ce sont les noirs, les pauvres, les plus faibles et les personnes âgées improductives qui souffrent le plus de la pandémie, il y a des eugénistes contemporains pour trouver cela assez satisfaisant finalement. Sur ce plan, les ultras-réactionnaires et les ultras-libertaires se retrouvent.
C’est la déroute scientifique et morale absolue.
Accepter de s’installer dans un monde qui se satisfait de cohabiter avec le COVID-19, c’est donner des arguments pour légitimer la fin des libertés publiques et l’avènement d‘un État policier avec des moyens de contrôle modernes et des droits à la carte en fonction des populations.
C’est légitimer la fin de l’économie libérale et le cauchemar du monopole d‘Amazon, Alibaba et Uber assortis de l’emprise universelle de GAFAs plus ou moins bien intentionnés.
C’est légitimer la fin des « communs », à commencer par l’espace commun et public, et le renvoi de chacun à son espace privé et à ses inégalités, en un mot, c’est légitimer la fin de la politique et de la vie sociale, faute d’espace pour les faire vivre, et le début d’un monde uberisé et ultra-sécuritaire.
Le monde du COVID-19 n’est pas fait pour durer et ne doit pas durer[iii] — ce qui ne signifie pas que le monde de l’après COVID-19 devra ressembler au monde d’avant, nous devrons aussi tirer les leçons de nos erreurs.
#3 Le combat collectif n’a pas encore commencé
Il n’y a pas à choisir entre l’économie ou la santé ou la morale ou l’efficacité, il y a nécessité absolue de choisir tout à la fois. Si le Titanic coule, les passagers enfermés dans leur confortable cabine de première couleront avec les autres.
Il y a heureusement une troisième voie, celle des tenants de l’éradication, que nous appelions de nos vœux il y a quatre semaines, mais hormis la Chine et la Nouvelle-Zélande, peu nombreux sont les pays qui l’affichent haut et fort comme étant leur politique.
Les appels à la coopération internationale fusent de toutes part, et des voix nous rejoignent en appelant à mettre en œuvre une coopération du même niveau que celle qui a permis l’éradication de la variole, même si elle se doit se faire dans des délais plus brefs.
L’heure n’est pas encore à crier victoire. Et ceux qui considèrent le pic, ou le plateau, atteint et qui pensent qu’il est temps de songer au dé-confinement ont plus en tête de faire oublier leur attentisme face à la montée de la crise. On les reconnait aisément, ils n’avaient rien à proposer avant, ils n’ont rien à proposer aujourd’hui. Mais ils sont prêts à dire que ce sera grâce à eux.
Le combat aura vraiment commencé quand une politique d’éradication mondiale sera mise en œuvre. Il sera achevé quand le dernier pays aura levé ses mesures de protection.
De la vitesse que l’on mettra à se coordonner, et des moyens que l’on va se donner, dépendra le moment où l’on pourra crier victoire et dé-confiner.
#4 L’heure n’est pas aux récriminations
Aucun pays n’a de solution magique.
La coordination entre les acteurs et la cohérence de la stratégie sont essentielles. La comparaison entre la Vénétie et la Lombardie est éclairante : dix fois plus de morts en Lombardie[iv]. En Vénétie, une stratégie cohérente a payé.
La Chine y est presque parvenue, mais à quel coût. En Corée du Sud tester et tracer, seuls, n’est pas encore venu à bout. Il a suffi d’un couple en provenance du Royaume-Uni pour relancer la pandémie au Vietnam. Une inconsciente, se sachant malade, pour disséminer le virus en Uruguay. Le rassemblement évangélique de Mulhouse (FR) aurait pu aussi bien s’être tenu à 10 km de là en amont à Bâle (CH) au 10 km de l’autre côté du Rhin à Fribourg (DE).
Et ceux qui s’en sortent mieux le doivent plus à une situation insulaire (Corée du Sud, Nouvelle-Zélande…), ou à la désobéissance de leur population plus prompte que leurs dirigeants à mettre en œuvre des mesures barrière comme les habitants de Hong-Kong qui ont bravé les lois liberticides sur l’interdiction du port de masque[v].
Pour vaincre, il nous faut utiliser tous les outils simultanément et nous enrichir au plus vite des retours d’expérience des uns et des autres.[vi]
#5 Méthodologie
Nous n’allons pas reprendre tout le contenu de la note précédente. Mais nous insistons, il faut confiner et cloisonner. Cloisonner dans l’espace, cloisonner dans le temps.
Certains préconisent de cloisonner selon que l’on ait été immunisé. En l’absence de tests à très grande échelle, très bon marché, et très fiable (≈99%) cela reste hasardeux. De plus, cela risque d’induire la mise en œuvre de “passeports internes”, plus dangereux en termes de libertés que tous les outils de traçage que l’on puisse imaginer.
Le cloisonnement par zone est essentiel : réduire l’impact économique, afficher des résultats positifs au fur et à mesure, dégager des ressources pour d’autres zones.
La “charge virale”[vii] globale d’un pays ayant baissé, il conviendra alors de tester-tracer[viii] les cas subsistants afin de prévenir la réapparition de cas isolés liée aux délais d’incubation.
L’équation de base, dans l’état actuel de nos connaissances[ix], c’est qu’une personne sur quatre est asymptomatique et que le délai d’incubation est de 5 jours. Alors, nous avons une chance sur 16 de voir un cas apparaître au bout de 10 jours modulo le taux d’infection. En l’absence de précaution, il faut multiplier par 2 au carré. Soit une chance sur 4. Mais en respectant les gestes barrière et autres mesures de protection (traçage, tests, etc.), on peut diviser par 10 au carré. Soit une chance sur 1600. C’est l’effet cumulé de toutes les mesures qui rend l’éradication possible et rapide.
Tester-tracer ne sera efficace qu’en fin de lutte[x].
Le port du foulard est un geste barrière à ajouter.
#6 Autres dispositions
La fermeture du trafic aérien international doit être immédiate et totale (cf Annexe), mais il faut à la fois fermer les frontières ET intensifier la coopération internationale.
Sinon les cas importés reviendront encore et encore remettre à plat tous les efforts[xi]. Celle-ci s’accompagne bien évidemment de mesures de quarantaine aux points d’entrée pour tous les passagers (d’où qu’ils viennent, et sans discrimination des nationaux ou des autres) ; et de mesures équivalentes pour les autres formes de transport.
Il faut mettre en place un comité de lutte global. Ce comité pourra s’appuyer sur le groupe des académies du G7, ou le groupe étendu des 15 académies. Cela lui assurera de disposer illico d’un réseau déjà existant de confiance qui n’a pas à gérer la crise au quotidien. Ce réseau pourra identifier les individus et les institutions disposant des ressources nécessaires pour toutes tâches à accomplir, et enfin il pourra assurer une interface avec le monde extérieur aussi bien avec les gouvernants que les gouvernés.
Afrique
Il convient d’aider massivement les pays les plus faibles. Ils ont besoin de liquidités pour faire face à la crise, mais plus encore de matériel médical (masques et respirateurs), de médecins…
Annuler la dette est un mirage qui ne dégagera aucune ressource à court terme dans ces pays, et garantit un accès réduit au crédit ensuite. Au plus permettra-t-il de renflouer les caisses des banques des pays riches… ce n’est pas l’objet.
[i] Cf projections de Neil Ferguson à Londres, ou celles de Harvard.
[ii] Et si l’on devait chiffrer le coût d’une vie humaine, en faisant aussi peu de cas de l’humain que ne le font ces projections, mettons un million d’euros pour un européen, le coût serait de 4 000 milliards d’euros (par an?) pour l’UE.
[iii] Il s’agit exactement du même risque que celui que celui d’un monde en lutte perpétuelle contre le terrorisme. La suspension des libertés après le 11 septembre 2001 nous expose toujours à ce risque. Nous ne sommes toujours pas sortis de cet état d’exception et certains États — les États-Unis notamment — ne sont pas pressés d’en sortir. Voir l’excellent livre de Grégoire Chamayou, La théorie du drône, à ce sujet.
[iv] Voir tribune de Roberto Saviano dans Le Monde du 12 avril 2020 : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/12/roberto-saviano-la-faiblesse-c-est-de-se-croire-invincible_6036361_3232.html
[v] Le port d’un foulard (pour le distinguer du masque, instrument médical) ou d’une écharpe ne protège pas celui qui le porte de la contamination (ça n’aggrave rien, au contraire) ; en revanche, ça limite significativement sa capacité à infecter les autres, vraisemblablement d’un ordre de grandeur (x10). Ce qui est essentiel face à un virus à période d’incubation assez long, et avec une forte proportion d’asymptomatiques.
[vi] Voir article du Lancet du 8 avril 2020 pour une première analyse des retours d’expérience en Chine. https://doi.org/10.1016/S0140-6736(20)30746-7 et pour l’Île-de-France, le rapport de Vittoria Colizza : Report #9 April 12 2020 https://www.epicx-lab.com/uploads/9/6/9/4/9694133/inserm-covid-19_report_lockdown_idf-20200412.pdf [previous reports at: www.epicx-lab.com/covid-19.html]
[vii] Le retard pris dans le confinement est très relatif compte-tenu du temps requis pour faire baisser la charge virale.
[viii] Même les pays l’ayant pratiqué à grande échelle n’ont testé qu’une infime proportion de la population. Sachant qu’une personne testée un jour peut se voir contaminer le lendemain, c’est un outil important mais pas une panacée. Il faut utiliser à la fois des tests sérologiques et des tests de dépistages, avec des usages différents. Voir à ce sujet le rapport de Vittoria Colizza du 12 avril 2020, cité plus haut.
[ix] Les chiffres restent à confirmer, et il est vraisemblable que cette donnée ne sera connue de façon détaillée qu’après coup, comme pour beaucoup des paramètres liés à un nouveau virus. Chaque nouvel article permet d’affiner ces données. Voir en particulier le rapport 9 du 12 avril de Vittoria Colizza (cité plus haut).
[x] Il faut tester tant qu’on peut, tracer n’est possible que si le nombre de cas est relativement faible, en fin de crise.
[xi] Voir article du Lancet du 8 avril 2020 ci-dessus sur la problématique des cas importés en Chine.